Et si le meilleur moyen d’entretenir son cerveau n’était ni un médicament, ni un complément alimentaire, ni même une grille de sudoku… mais une langue étrangère ?
Je suis médecin — psychiatre et neurologue —, psychologue diplômé et chercheur en psycholinguistique et en neurosciences de l’apprentissage. Je parle plus de dix langues. Et pourtant, pendant des années, je suis passé à côté de l’essentiel. Comme tout le monde, je croyais qu’apprendre une langue revenait à acquérir un savoir parmi d’autres, une matière de plus à ranger sur l’étagère. Trois livres m’ont fait comprendre qu’il s’agit de tout autre chose. Ils ont changé ma façon de penser, ma pratique de médecin — et ils peuvent changer la vôtre, surtout si vous tenez à garder un esprit vif, clair et reposé le plus longtemps possible.
Une langue n’est pas une information : c’est le système d’exploitation du cerveau
Apprendre l’histoire, la comptabilité ou même la médecine, c’est enregistrer des informations : le cerveau range des contenus nouveaux dans des structures déjà en place. Apprendre une langue est une aventure d’une tout autre nature : là, ce sont les structures elles-mêmes qui se transforment. Car la langue n’est pas un contenu de la pensée — elle est ce qui organise la pensée. Un peu comme le système d’exploitation d’un ordinateur n’est pas un fichier parmi d’autres, mais ce qui permet à tous les fichiers d’exister.
La preuve est sous nos yeux depuis toujours : chaque enfant acquiert sa langue avant de savoir penser en mots. Il faut d’abord que le système s’installe pour que la pensée humaine démarre. C’est très exactement ce qui nous distingue des autres êtres vivants. Et ce n’est pas un hasard si l’intelligence artificielle, qui fascine tant aujourd’hui, n’est au fond rien d’autre que cela : notre langage humain, transposé dans une machine. On n’a pas mis un cerveau dans l’ordinateur — on y a mis du langage, et quelque chose comme de la pensée en est sorti.

Voici les trois livres qui m’ont conduit, étape par étape, à cette découverte.
Lev Vygotski, « Pensée et langage » : nous pensons avec des mots
Le premier est l’œuvre d’un psychologue russe mort de la tuberculose à trente-sept ans, en 1934, l’année même où paraissait son chef-d’œuvre. Interdit ensuite pendant des décennies, « Pensée et langage » n’a été traduit en français qu’en 1985. Je l’ai découvert pendant mes études, et il a fait sauter une évidence que je ne remettais pas en question : je croyais que nous avons d’abord des pensées, puis que nous cherchons des mots pour les exprimer.

Vygotski démontre l’inverse. Observez un petit enfant qui joue : il se parle à voix haute, il se raconte ce qu’il fait. Puis, vers sept ans, ce monologue semble disparaître. Il ne disparaît pas : il rentre à l’intérieur. Il devient ce langage intérieur avec lequel vous lisez ces lignes en ce moment même. Notre pensée consciente est du langage intériorisé — nous pensons avec les mots qu’on nous a donnés.
Ce que ce livre a changé chez moi : j’ai compris que chaque langue apprise n’ajoute pas un savoir à la pensée, elle ajoute un outillage à la pensée. Qui apprend une langue n’enrichit pas sa mémoire — il enrichit l’instrument même avec lequel il comprend le monde.
Steven Pinker, « L’instinct du langage » : pourquoi l’école s’y prend à l’envers
Le deuxième est l’œuvre d’un des grands psycholinguistes de notre époque, longtemps professeur au MIT puis à Harvard. Sa thèse tient en une phrase qui m’a libéré : le langage n’est pas une matière scolaire, c’est un instinct biologique — au même titre que la marche. Aucun enfant au monde n’a appris sa langue maternelle par des règles de grammaire ; tous l’ont absorbée en vivant dedans.
Alors, d’où vient notre façon d’enseigner les langues — listes de vocabulaire, règles, exceptions, notes ? Elle descend en droite ligne des monastères médiévaux, où l’on enseignait le latin, une langue que plus personne ne parlait, comme un objet d’étude à disséquer. Nous enseignons depuis des siècles les langues vivantes avec la méthode inventée pour une langue morte. Voilà pourquoi tant d’élèves — et tant d’adultes — échouent et se croient « nuls en langues ».

Or ce verdict est un non-sens biologique : si vous parlez, vous avez déjà réussi l’apprentissage le plus prodigieux qui soit, sans professeur et sans manuel. La capacité est là, intacte, à tout âge. Ce livre m’a donné le courage de renverser ma façon d’enseigner : non plus expliquer la langue, mais la faire vivre.
Albert Costa, « Le cerveau bilingue » : la langue qui protège de l’usure du temps
Le troisième livre, je l’ai lu en confrère, et c’est celui qui parle le plus directement aux lecteurs de ce site. Albert Costa, neuroscientifique à Barcelone, y résume vingt ans de recherches sur ce qui se passe dans un cerveau qui vit avec deux langues. La réponse : un entraînement de fond permanent. Le cerveau bilingue active une langue, freine l’autre, bascule, arbitre — des milliers de fois par jour, sans que son propriétaire s’en aperçoive.
Résultat, mesuré par les études qu’il rapporte : cette gymnastique invisible construit ce que nous, neurologues, appelons une réserve cognitive. Chez les personnes qui pratiquent plusieurs langues, les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer apparaissent en moyenne quatre à cinq ans plus tard que chez les monolingues. Aucun médicament actuel n’offre un tel effet. Et contrairement à une idée reçue, il n’est jamais trop tard pour commencer : c’est l’effort d’apprentissage lui-même, même tardif et même imparfait, qui entretient le réseau.
Ce que ce livre a changé chez moi : je ne prescris plus seulement du repos contre le brouillard mental et la peur du déclin — je « prescris » aussi des langues.

Ce que cela change pour vous, concrètement
Mises bout à bout, ces trois lectures dessinent une conclusion simple. Apprendre une langue n’est pas accumuler du savoir : c’est installer un deuxième système d’exploitation. C’est pourquoi la progression se fait par paliers et non en ligne droite — entre deux paliers, votre cerveau se réorganise en silence, et ce plateau que tant de gens prennent pour un échec est en réalité le signe que le travail profond s’accomplit. C’est pourquoi les méthodes scolaires, qui traitent la langue comme de l’information, épuisent sans faire avancer. Et c’est pourquoi, à l’inverse, une langue absorbée par des histoires, par l’oreille, par le plaisir — comme un enfant l’absorbe — stimule sans épuiser : elle est l’une des rares activités qui reposent l’esprit tout en le fortifiant.
Personne n’est « trop vieux » ni « pas doué ». Si vous parlez, vous avez déjà appris une langue ; votre cerveau sait le refaire — et il ne demande que cela pour rester jeune.
Cet article participe à l’événement « Les 3 livres qui ont changé ma vie » du site Des livres pour changer de vie. J’apprécie beaucoup ce blog, et mon article préféré est sa chronique d’« Un rien peut tout changer » : on y retrouve exactement ce que disent les neurosciences — ce sont les petites pratiques quotidiennes, pas les grands efforts héroïques, qui transforment un cerveau.
Et si l’aventure vous tente : j’enseigne l’allemand aux francophones précisément selon ces principes — la grammaire absorbée dans des histoires, jamais récitée — sur apprendre-allemand.com. J’y raconte, dans le cadre du même événement, les trois autres livres qui ont façonné ma méthode d’enseignement. Votre cerveau n’attend qu’un premier chapitre.
Dr Dieter Jeromin
Médecin psychiatre et neurologue, psycholinguiste, polyglotte